
Bordelais : des vignerons arrachent la vigne pour des kiwis
Face à la crise viticole, certains vignerons du Bordelais arrachent leurs vignes pour planter des kiwis. D'autres misent sur l'œnotourisme. Tour d'horizon d'une diversification forcée.
Le kiwi, fruit de la crise
L'image a quelque chose de surréaliste. Là où poussaient des rangs de merlot et de cabernet, des treillis de kiwis s'élèvent désormais. Selon Charente Libre, des vignerons du Bordelais ont fait le choix d'arracher leurs vignes pour se lancer dans l'arboriculture. Le kiwi, ce fruit importé de Chine et popularisé en Nouvelle-Zélande, trouverait dans le climat tempéré du Sud-Ouest des conditions idéales de culture.
Le choix n'est pas aussi incongru qu'il y paraît. Le bassin de l'Adour, aux portes du vignoble bordelais, produit déjà des kiwis depuis plusieurs décennies. L'adaptation agronomique est donc naturelle, même si le passage de la vigne à l'arboriculture suppose un changement complet de savoir-faire, d'outillage et de circuits commerciaux.
Le geste n'est pas anodin. Arracher une vigne, c'est renoncer à des décennies de travail, à un patrimoine vivant, à une identité. C'est aussi admettre que le modèle viticole tel qu'il existait ne fonctionne plus — du moins pas pour tout le monde.
Derrière cette conversion spectaculaire, il y a un calcul pragmatique. « Il y a un véritable marché à prendre », souligne Charente Libre. La demande de kiwis français est réelle, la production locale encore confidentielle, et les marges potentiellement plus attractives que celles d'un bordeaux générique qui ne trouve plus preneur.
La crise structurelle du Bordelais
Le Bordelais traverse une tempête sans précédent. La consommation mondiale de vin recule. La production bordelaise, souvent jugée trop abondante pour les segments d'entrée de gamme, peine à s'écouler. Les stocks gonflent, les prix s'effondrent, et les domaines se vendent à la criée.
Les aides publiques existent, mais elles peinent à convaincre. Le plan de sortie de crise prévoit 130 millions d'euros pour l'arrachage définitif et 40 millions pour la distillation, auxquels s'ajoutent des aides à la restructuration des prêts bancaires et des allègements de cotisations. Mais les primes ne sont pas jugées suffisamment attractives. Résultat : les enveloppes ne sont pas intégralement utilisées. Comme le souligne l'éditorialiste Alexandre Abellan dans Vitisphere, le trop tard s'ajoute au trop peu. Sur le terrain, la fatigue vigneronne domine : chaque dispositif exige des dossiers, des justificatifs, des délais qui découragent les plus fragiles.
Dans ce contexte, arracher pour replanter de la vigne n'a pas de sens économique. Arracher pour planter autre chose, en revanche, peut être une stratégie de survie.
L'œnotourisme : l'autre voie
Le kiwi n'est pas la seule alternative. Selon Sud Ouest, les domaines viticoles de Nouvelle-Aquitaine accélèrent leur conversion vers l'œnotourisme. Visites guidées, ateliers de dégustation, hébergements insolites, tables d'hôtes : la palette s'élargit pour compenser la chute des volumes vendus.
L'idée est séduisante : vendre non plus seulement du vin, mais une expérience. Le touriste qui ne boit peut-être plus de bordeaux au quotidien est toujours prêt à visiter un château, à photographier les vignes et à repartir avec quelques bouteilles en souvenir.
Mais l'œnotourisme a ses limites. Il exige des investissements importants — en infrastructures, en personnel, en marketing. Tous les domaines n'ont pas les moyens ni la localisation pour se lancer. Et il ne résout pas le problème fondamental : celui d'une production qui dépasse la demande.
La distillation : l'ultime recours
Pour ceux qui restent dans la vigne, la distillation reste le filet de sécurité. En 2026, 673 000 hectolitres de vin seront distillés en France, dont plus de la moitié provient de Bordeaux et du Sud-Ouest. Un chiffre qui traduit l'ampleur de la surproduction.
Les 40 millions d'euros budgétés pour la distillation en 2026 illustrent le paradoxe : l'État consacre des sommes significatives à détruire ce que les vignerons ont produit, plutôt qu'à soutenir une refondation durable du vignoble. La distillation est un aveu d'échec. Le vigneron produit du raisin, le transforme en vin, et l'État achète le résultat pour le transformer en alcool industriel. La rémunération est faible, le geste est symboliquement destructeur.
Quel vignoble pour demain ?
La question n'est plus de savoir si le Bordelais va se transformer, mais comment. Les conversions au kiwi resteront marginales — quelques pionniers dans un océan de vignes. L'œnotourisme progressera, mais ne remplacera jamais les ventes de vin en bouteille. La distillation continuera de tamponner les excédents, sans résoudre le problème de fond.
La vraie mutation est ailleurs. Elle passe par une réduction des volumes produits, une montée en gamme généralisée, et une reconnaissance que le monde du vin ne sera plus jamais ce qu'il était. Les jeunes générations boivent moins, mais mieux. Les marchés émergents ne remplaceront pas la consommation occidentale en déclin. Le réchauffement climatique redessine les terroirs.
Pour le consommateur, cette recomposition a des conséquences concrètes. Les bordeaux d'entrée de gamme pourraient disparaître des linéaires. Les bordeaux de milieu de gamme, s'ils montent en qualité, pourraient devenir plus chers. Et les grands crus, eux, continueront de s'arracher aux enchères.
Le kiwi dans le Bordelais, c'est l'anecdote qui raconte une époque. Celle d'un vignoble qui cherche sa deuxième vie.