
Vignes sous panneaux : la révolution agrivoltaïque
Canicules, grêle, gel : des vignerons installent des panneaux solaires au-dessus de leurs vignes. Une pratique prometteuse qui divise le monde viticole.
Peut-on produire du vin et de l'électricité sur la même parcelle ? Dans le contexte d'un climat qui se dérègle, la question n'est plus théorique. Canicules précoces, gel tardif, épisodes de grêle : les aléas météorologiques s'intensifient dans les vignobles français. Face à cette réalité, deux stratégies émergent. L'une mise sur la technologie, avec des panneaux photovoltaïques mobiles. L'autre revisite un pacte ancien entre la vigne et les arbres.
Quatre hectares de vigne sous le soleil… et sous les panneaux
Début mai 2026, un vigneron charentais a inauguré une première dans son département. David Moreau, 45 ans, producteur de cognac à Saint-André-de-Lidon (Charente-Maritime), a planté quatre hectares d'ugni blanc sous une structure de 6 000 panneaux photovoltaïques orientables, conçue par Sun'Agri, la filière agrivoltaïque du groupe Eiffage.
L'investissement atteint quatre millions d'euros. En contrepartie, le viticulteur touche un loyer de 600 euros par an sur trente ans, versé par l'investisseur qui exploite la vente d'électricité — l'équivalent de la consommation de 800 à 1 000 foyers par an.
Les promesses sont séduisantes. Le viticulteur explique perdre chaque année 5 à 10 % de sa récolte à cause de l'échaudage, ces brûlures du raisin causées par les fortes chaleurs. Avec les panneaux inclinés à plat, il estime sauver 70 à 80 % des vignes en cas de grêle. Et le gel tardif ? Il lui donnerait 90 % de chances d'y échapper.
Le pilotage des panneaux est assuré en temps réel par un logiciel qui combine modélisation de la croissance de la plante et données météorologiques locales. Le vigneron peut toutefois reprendre la main, notamment lors d'un épisode de grêle.
Un mouvement national en gestation
Sun'Agri recense aujourd'hui une vingtaine de projets similaires, principalement autour de la Méditerranée, dans la Vallée du Rhône et en Nouvelle-Aquitaine. Plus au nord, l'intérêt climatique reste à démontrer.
D'autres expérimentations sont en cours. Le programme Vitivolt, en Val-de-Loire, et Vitisolar, lancé par l'INRAE à Villenave-d'Ornon près de Bordeaux, sont programmés jusqu'en 2028. Dans les Pyrénées-Orientales, le domaine de Nidolères fait figure de pionnier avec 4,5 hectares sous structure agrivoltaïque depuis 2018. Ses retours sur les rendements sont jugés très positifs par ses pairs.
Ces initiatives bénéficient du cadre de la loi APER, relative à l'accélération de la production d'énergies renouvelables, qui encourage les projets agrivoltaïques.
Le mur des appellations
Le développement se heurte toutefois à un obstacle majeur : la réglementation. Depuis 2002, toute couverture des vignobles en AOC ou IGP est interdite — ce qui représente 95 % de la production nationale.
Des dérogations existent pour les expérimentations, nuance Christian Paly, président du comité vins et spiritueux à l'INAO. Mais certaines appellations ont déjà tranché. Les Côtes-du-Rhône ont proscrit l'agrivoltaïsme de leur cahier des charges à l'automne 2025, invoquant une défiguration paysagère.
Conséquence concrète pour David Moreau : sa production sous panneaux ne pourra prétendre qu'au statut de vin sans indication géographique. L'interprofession du cognac attend les résultats des évaluations en cours pour arrêter sa position.
L'INAO rappelle que dans une stratégie nationale d'adaptation au changement climatique, il ne faut pas balayer d'un revers de main le photovoltaïque, à condition d'expérimenter et d'encadrer.
La vitiforesterie, une alternative discrète
Pendant que les panneaux divisent, une autre approche gagne du terrain : la vitiforesterie. Le principe est simple — faire voisiner la vigne avec des arbres — et ancestral, puisque l'Italie ou la Grèce n'ont jamais cessé cette pratique. En France, le mouvement est plus récent mais s'accélère.
Dans le nord rhodanien, Pierre-Jean Villa, vigneron et président de l'appellation Condrieu, a planté 400 arbres fruitiers — pommiers, poiriers, pêchers, noisetiers, cognassiers — tous les 15 rangs de syrah sur une parcelle hors AOC. Un projet lancé en 2020 avec son fils Hugo, diplômé de Montpellier SupAgro.
Les résultats préliminaires sont encourageants. Lors des 20 jours de canicule d'août 2025, la parcelle vitiforestière s'est mieux comportée que les autres, avec un rendement qualifié de correct. Christian Dupraz, directeur de recherche à l'INRAE et pionnier de l'agroforesterie depuis 1997 dans l'Hérault, confirme : ses vignes agroforestières ont parfaitement résisté aux 40 °C de l'an dernier.
Le scientifique souligne que les arbres réduisent les températures sur les feuilles et les baies, mais aussi les dégâts du gel printanier. Si nous dépassons régulièrement les 40 °C l'été, il ne sera tout simplement plus possible de cultiver la vigne en plein soleil.
Selon l'Association française d'agroforesterie, 2 à 5 % des surfaces viticoles sont aujourd'hui concernées à des degrés divers. Plusieurs régions proposent des aides financières et les douanes ont défini un cadre légal en 2024.
Bernard Farges, président du Comité national des interprofessions des vins (CNIV), tempère toutefois : le gain espéré s'inscrit sur le long terme. Vu les difficultés actuelles du secteur, certains ont d'autres priorités.
L'avenir en débat
Les projections les plus optimistes ne concernent que 0,5 % de la surface agricole française à l'horizon 2050 pour l'agrivoltaïsme. La FNSEA y voit une opportunité : produire de l'électricité pas chère et améliorer la qualité de la production, selon Olivier Dauger, administrateur du syndicat et coprésident de France agrivoltaïsme.
Reste le défi de l'acceptation. Il y a une appréhension et des débats internes aux AOC car il n'y a pas encore de recul, reconnaît-il. Le temps de l'expérimentation, en tout cas, est ouvert. Les premières vendanges sous panneaux de David Moreau sont attendues en 2029. Les premières récoltes sous les arbres de Pierre-Jean Villa, elles, sont déjà là.