Un anniversaire qui a du caractère
Le 15 mai 2026, l'appellation Cassis souffle ses 90 bougies. Pas n'importe lesquelles. En 1936, ce petit vignoble provençal intégra le club très fermé des six toutes premières AOC françaises, aux côtés d'Arbois, Tavel, Cognac, Monbazillac et Châteauneuf-du-Pape. Un privilège mérité pour un terroir unique au monde.
90 ans, c'est aussi l'âge d'une peau de vin qui a su traverser les modes sans jamais se renier. Ici, pas de ruée vers le rosé hype. Le blanc règne en maître, avec 83 % de la production. Un choix assumé qui fait de Cassis une exception dans le paysage viticole français.
De la Grèce antique au décret de 1936
L'histoire du vignoble cassidain est l'une des plus anciennes de France. Bien avant le débarquement des Phocéens vers 600 avant notre ère, la vigne poussait déjà sur ces pentes arides. Justin, dans son Abrégé des histoires philippiques, raconte comment les Gaulois « apprirent à tailler la vigne et à planter l'olivier » sous l'influence des Grecs.
Au XVIe siècle, la famille florentine des Albizzi donne un nouvel élan au vignoble en y introduisant le cépage muscatel. 200 hectares produisent alors 4 000 hectolitres de vins rouges et blancs, dont un fameux muscat liquoreux qui représente un quart de la production.
Le phylloxéra anéantit tout à la fin du XIXe siècle. Mais le vignoble renaît dès 1892, porté par Joseph Savon, négociant marseillais, et le poète Émile Bodin, félibre ami de Mistral, qui depuis son mas de Calendal replante avec obstination. Le muscatel disparaît — incompatible avec les porte-greffes — mais le vignoble se reconstitue.
Le 15 mai 1936, le décret officiel reconnaît l'appellation d'origine contrôlée « Cassis ». Le vignoble devient un pilier de l'identité vin française.
Un terroir entre falaise et Méditerranée
Cassis est un vignoble de poche : 210 hectares, une seule commune, douze domaines. Niché au pied du Cap Canaille — la plus haute falaise maritime de France, culminant à près de 400 mètres — le vignoble bénéficie d'une protection naturelle exceptionnelle.
Le sous-sol date du Crétacé. Trois grands types de sols se partagent le terroir : des sols peu profonds d'érosion sur calcaire, des rendzines et des sols bruns sur colluvions. Les vignes, souvent en terrasses entre 10 et 150 mètres d'altitude, puisent dans cette géologie ancienne une minéralité singulière.
Le microclimat fait le reste. Protégé des excès du mistral par l'amphithéâtre de collines, le vignoble jouit de plus de 2 800 heures de soleil par an. La brise marine maintient la vigne en bonne santé, et les pluies printanières permettent un démarrage précoce de la végétation. Les précipitations annuelles avoisinent les 615 mm — parmi les plus faibles de France.
Les cépages et l'art de l'assemblage
Le cahier des charges de l'AOC impose une densité minimale de 4 000 pieds par hectare et un rendement butoir de 45 hectolitres par hectare. Les vendanges se font à la main, un gage de sélection rigoureuse.
Pour les blancs (83 % de la production), la Marsanne domine avec 30 à 80 % de l'assemblage, épaulée par la Clairette qui apporte fraîcheur et nervosité. L'Ugni Blanc, cépage accessoire traditionnel de l'appellation, contribue à la finesse. Le Bourboulenc (ou Doucignon) apporte une note moelleuse, tandis que le Pascal Blanc, quasi disparu, survit au Domaine Saint-Louis dans la cuvée Fonfon.
Pour les rosés (15 %), le Cinsault confère légèreté et arômes de fruits rouges, le Grenache apporte du moelleux, et le Mourvèdre, cépage tardif, donne du corps et des qualités de garde.
Pour les rouges (2 %), le Mourvèdre et le Grenache structurent des vins corsés et charpentés, aptes à vieillir dix ans et plus.
Douze domaines, douze personnalités
Ce qui frappe à Cassis, c'est la diversité des vins pour un si petit territoire. Chaque domaine exprime le terroir à sa manière.
Le Clos Sainte Magdeleine, fondé au XIXe siècle par Joseph Savon, s'étend au-dessus de la mer, sous le Cap Canaille. Ses blancs, moelleux et onctueux, aux parfums de miel et d'amande, sont des références.
Le Domaine du Paternel, sur 50 hectares à flanc de coteaux, propose un Blanc de Blancs expressif aux arômes d'agrumes et de fleurs blanches, avec une évolution vers le miel.
Le Domaine de la Ferme Blanche, fondé en 1714 par le comte François de Garnier, perpétue l'excellence avec sa cuvée Excellence aux arômes de pommes rainettes, de coing et de fruits séchés.
Le Domaine Cassis Bodin porte l'héritage d'Émile Bodin, le félibre qui fut l'un des premiers à replanter après le phylloxéra. Son Blanc de Blancs est sec, minéral, avec ce fameux goût de pierre à fusil.
Le Clos d'Albizzi rappelle l'héritage florentin du XVIe siècle. Son blanc, aux notes de fenouil et de coing, offre une belle minéralité teintée d'iode.
Le Domaine de la Dona, fondé en 1999 par Jean Tigana, l'illustre footballeur, complète la gamme avec un blanc minéral et salin.
Déguster un Cassis : le guide du sommelier
Le blanc offre une robe or vert, des arômes d'agrumes, de fleurs blanches (tilleul, amandier), de coing, parfois de résine. La bouche est grasse, équilibrée, avec une touche iodée héritée de la proximité marine. Servir entre 8 et 10 °C. Les meilleurs blancs de Cassis peuvent vieillir 5 à 10 ans, comme l'atteste un menu provençal de 1936 accompagnant une bouillabaisse d'un « vin de Cassis-sur-Mer 1927 ».
Le rosé, à la robe saumonée, dévoile un nez de cerise et de fraise. Frais et friand, il se conserve 2 à 4 ans. Parfait à l'apéritif.
Le rouge, rare et charpenté, développe des arômes de framboise qui évoluent vers le cuir avec l'âge. Un vin de garde, à carafer une heure avant le service.
Les accords mets-vins parfaits
Frédéric Mistral écrivait dans « Calendal » : « L'abeille n'a pas de miel plus doux, il brille comme un limpide diamant, sent le romarin, la bruyère et le myrte... ».
Le blanc de Cassis est le compagnon naturel de la bouillabaisse, des oursins et violets, du loup grillé au fenouil, de la brandade de morue. Il sublime aussi les fromages de chèvre frais et les légumes farcis provençaux.
Le rosé accompagne les terrines de poissons, les viandes blanches grillées et les barbecues estivaux.
Le rouge s'accorde avec les daubes provençales, le civet de cerf, les gibiers et les fromages affinés.
Agenda du vin pour mai 2026
Mai est le mois idéal pour découvrir Cassis. Voici nos recommandations :
15 mai : les 90 ans de l'AOC. La date symbolique du décret fondateur mérite une visite sur place. Contactez le Syndicat des Vignerons de Cassis pour connaître les éventuelles festivités organisées pour l'occasion.
Portes ouvertes des domaines. Le printemps est la saison privilégiée pour les visites. La plupart des douze domaines accueillent les visiteurs sur rendez-vous. Le Clos d'Albizzi propose des visites individuelles et groupées (maximum 20 personnes).
Randonnée dans le vignoble. Entre les calanques et les restanques, le sentier viticole offre des vues spectaculaires sur le Cap Canaille et la Méditerranée. Un compromis parfait entre œnotourisme et nature.
Dégustation à l'aveugle. Profitez de votre visite pour organiser une dégustation comparative des blancs de plusieurs domaines. Vous serez surpris par la diversité des profils sur un si petit terroir.
Notre conseil d'achat
Si vous ne pouvez pas vous rendre à Cassis ce mois-ci, cherchez les blancs du Clos Sainte Magdeleine ou du Domaine du Paternel chez votre caviste. Comptez entre 15 et 30 € pour un blanc de qualité, un rapport qualité-prix remarquable pour un vin d'AOC aussi rare — rappelons-le, un million de bouteilles seulement par an, soit une bouteille pour un pied de vigne.
Pour les collectionneurs, les rouges de Cassis, avec leur potentiel de garde de dix ans et plus, constituent des curiosités avidement recherchées. N'hésitez pas à en cave plusieurs millésimes.
Bonne dégustation, et joyeux anniversaire à l'AOC Cassis !